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dimanche 20 juillet 2014

Légionnaires de génération en génération

Voici un extrait d'une série publiée dans le Figaro, supplément littéraire du dimanche, édition du 4 juillet 1914, intitulée "À travers les Revues" — Soldats :

Voici Jabouille ; Antoine Jabouille, né en 1764; fils de Jacques Jabouille, chirurgien-major et procureur de la commune à Pionsat. Jabouille Antoine fera une carrière ; il deviendra chef d'escadrons de gendarmerie et sera chevalier de la Légion d'honneur. Provisoirement, il n'est pas très content. Il a été promu lieutenant de gendarmerie et envoyé à Maubeuge, dans de mauvaises conditions. Le 20 octobre 1793, il cherche «des souliers et des chemises pour la division». Des souliers et des chemises, il en trouve. Ce qu'il ne trouve pas, c'est, pour lui, de la nourriture. Il s'est procuré du vin mais pas de pain ! Maubeuge, tous ces derniers temps, était entourée d'ennemis ; on l'a débloquée mais elle est dépourvue de tout. Il faut payer dix sols une once de tabac.
Jugez d'après cela s'il fait bon dans les auberges.
Lieutenant de gendarmerie, c'est « un fort joli poste ». L'on y a, de la tranquillité, peu de comptabilité, peu de responsabilité. Rien à faire, en somme. Mais on a chargé Antoine Jabouille d'une autre besogne : il fait fonctions de quartier-maître trésorier. Marque de confiance, et flatteuse, dit Jabouille, mais onéreuse. Le quartier-maître qu'il remplace, et qui est malade, continue à jouir de ses appointements. Jabouille n'a que la solde de son grade ; et des dépenses !...
A ma réception, j'ai fait des dépenses qui sont d'usage à la troupe. Je suis obligé de faire des emplettes. J'ai acheté un cheval de six cents livres, je ne l'ai pas encore payé il est vieux, mais ils sont si chers qu'il m'est impossible de choisir. Je le fatigue beaucoup, mais il est fort et pourra me faire de l'usage. Il me faudra bientôt un manteau ciré. Je vous assure que j'ai besoin de me ménager, surtout si je ne veux pas toucher à la somme que j'ai à Paris. 
Ce que Jabouille supporte le plus mal, c'est l'ennui d'un poste où il n'a plus «l'avantage de voir l'ennemi». Toujours au trésor : «cette place convient parfaitement à un capon !»
Ce qui le, tourmente aussi, c'est un grand chagrin c'est un grand chagrin d'amour malheureux. 
J'ai un reproche terrible à vous faire, mon cher père. Vous savez que, dans mon dernier séjour à Paris, je vous parlai mariage. Vous me le portâtes bien loin. Mon frère cadet ne disait pas tout à fait de même. Il me disait seulement que ma prétendue était encore trop jeune elle avait quinze ans. 
Et puis, la prétendue est morte. 
J'ai considérablement perdu. Figurez-vous une femme pleine de talents, de douceur, de beauté, parlant trois différentes langues et les écrivant de même, enfin dont l'éducation a plus coûté que n'ont vaillant toutes les filles de Pionsat. Je pleure pas facilement ; mais, si vous l'eussiez connue, vous sentiriez ma douleur...
Seulement, voilà le père Jabouille ne connaissait pas la prétendue de son fils. Et il s'est figuré — comment ? pourquoi ? — et il s'est figuré que son fils allait épouser une fille de peu. 
Ces sortes de filles, répond le fils de Jabouille, peuvent être parfois pour mes plaisirs mais je n'en ferai jamais ma femme. 
Jabouille a beaucoup de chagrin. Mais, plus tard, après la guerre, il se consola tel est l'effet du temps il se maria et il eut un fils, Edme-Thomas, qui fut officier dans la Jeune-Garde.

Connaissez-vous l'Ordonnance royale du 8 octobre 1814 ? D'après ce qu'en dit Wikipedia, la "troisième génération successive de titulaires de la Légion d’honneur pouvait bénéficier de la noblesse héréditaire. Cette disposition, tombée en désuétude mais jamais abolie, provenait de l'ordonnance royale du 8 octobre 1814 qui dispose que lorsque l'aïeul, le fils et le petit-fils auront été successivement membres de la Légion d'honneur et auront obtenu des lettres patentes, le petit-fils sera noble de droit et transmettra sa noblesse à toute sa descendance". Je n'avais jamais rencontré le cas de distinctions sur trois générations, voilà donc celui que je trouve. Tout commence par une famille de notables établies sur les rive du lac de Vassivière, qui s'étendit vers Évaux (et Montluçon) et Pionsat.
François Jabouille, notaire royal de Pallier (1686-1728), lieutenant de la justice de la Nouaille
Jean-Baptiste
Jabouille
(~1686-1759),
bourgeois de Royère, notaire royal (1729-1739), succédant à son père par lettre de provision du 8 juillet 1729, époux de Thérèse Darfeuille
(au moins 11 enfants, dont)
Antoine Jabouille
(~1691-1771),
bourgeois (1739) puis marchand d’Évaux (1740), fermier des seigries d’Évaux, Reterre et Fontannière (1751-1762), greffier au baillaige de Combraille (1767), époux de Paule Lasalle
(au moins 9 enfants, dont)
Toussaint Jabouille
(~1701-1781),
notaire royal de Gentioux (1739-1781), succédant à son  frère par lettre de provision du 30 décembre 1739
François Jabouille
(1729-1803),
huissier, époux de Marie Bourzat
Jacques Jabouille
(1731-1807),
chirurgien juré, époux de Marie Pradon
Jean-Baptiste Jabouille
(1733-1792),
procureur en l’élection d’Évaux, époux de Marguerite Camus
Jean-Baptiste Gérard Jabouille
(1749-1824),
contrôleur des contributions directes du 1er arrondissement de l’Allier (1814), époux d’Anne Chabot

Antoine Jabouille, comme il est mentionné dans le texte précédent, était le fils de Jacques, chirurgien juré, et de Marie Pradon. Il fut baptisé le 19 mai 1764 à Pionsat. Après sa campagne à Maubeuge, il épousa Marie-Joséphine Élisabeth de Louvrex, native de Liège. Il fut, comme capitaine de gendarmerie, décoré de la Légion d'Honneur vers 1815. Il mourut le 21 mai 1834 à Rive-de-Gier (Loire).

Son fils, Edme Thomas Jabouille, naquit le 15 octobre 1797 à Liège. Il fut, en 1813, élève du Prytanée de la Flèche (Sarthe), puis de Saint-Cyr, avant d'intégrer l'année suivante le 9e régiment des voltigeurs de la garde impériale (sous le grade de sous-lieutenant). Dans le 40e de ligne, il fut en non-activité par suite d'un licenciement, en 1815, puis démissionnaire en 1817. Le 2 novembre 1824, il intégra le 2e régiment des dragons, dont il devint l'un des brigadiers en décembre, puis fourrier (mars 1825), maréchal des logis (décembre 1825) puis en chef (mai 1828), sous-lieutenant (septembre 1830) et enfin lieutenant (mai 1832). C'est à ce titre qu'il fut reçu chevalier de la Légion d'Honneur, par décret du 16 juin 1832. Il était alors lieutenant de gendarmerie en résidence à Ruffec (Charente), lorsqu'il épousa, le 27 mai 1839, à Poitiers, Rose Petit, fille de Louis et de Rose Brault (celle-ci était une descendante directe de mon ancêtre Jacques Petit, v. PETIT de la Bougonnière). Il mourut à Poitiers, le 14 juillet 1860.

Leur fils, Louis Arthur Jabouille, naquit le 23 octobre 1842 à Ruffec. Il était étudiant en droit, en 1863, puis avocat en 1865 à Poitiers. Le 4 septembre 1870, il était secrétaire particulier du préfet de la Vendée, et le 1er novembre suivant, lieutenant d'un corps franc formé par ledit préfet. Le 1er novembre de la même année, il fut nommé substitut du procureur de la république de Saintes, mais en raison de la campagne à laquelle il prenait part, il ne put rejoindre son poste que le 1er mars 1871. Ce fut à Saintes, qu'il épousa, le 16 septembre 1873, Emma Jenny Lejeune, fille de Charles Émile, chef d'exploitation au chemin de fer des Charentes, et de Victorine Henriette Brunet. Il quitta son poste le 13 avril 1876, lorsqu'il fut nommé sous-préfet de Dôle (Jura). Le 17 mai 1877, il était révoqué de ses fonctions (suite à la crise de la veille), mais y fut réintégré le 30 décembre suivant. Le 15 mars 1879, il fut nommé préfet du Jura. C'est à ce titre qu'il fut reçu Chevalier de la Légion d'Honneur, par décret du ministère de l'intérieur du 12 juillet 1880. Le 17 novembre suivant, il fut nommé préfet de l'Oise, puis préfet du Maine-et-Loire (au 1er mai 1882). Alors en qualité de préfet du Doubs, en poste depuis le décret du 23 avril 1885, il mourut le 25 février 1887 à Paris-8e, des suites d'une opération d'un cancer de la gorge.

Si j'en crois l'ordonnance, ce dernier Jabouille a dû être anobli automatiquement, mais son acte de décès ne fait aucune mention d'un anoblissement. Son fils aîné, Pierre Charles Edmond Jabouille, naquit le 25 novembre 1875 à Saintes. A ma grande surprise, je découvrais que celui-ci possède une fiche wikipedia : il fut un ornithologue ayant travaillé en Indochine. Il mourut le 14 mai 1947 à Paris-16e. J'ignore si sa lignée se poursuit. Il avait un frère, Paul Louis Edmond Jabouille, né le 6 février 1884 à Angers, qui fut marié, le 4 juin 1917 à Soleure (Suisse), à Simone Gabrielle Lasalle.

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