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mercredi 10 avril 2013

Irland de Bazôges, Pierre-Marie (1750-1818)

Nécrologie des maires de Poitiers

On lit dans les Affiches, annonces et avis divers de Poitiers, n°3, édition du jeudi 15 janvier 1818 :

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La cour royale et la ville de Poitiers viennent de faire une perte dont les regrets entretiendront un souvenir si douloureux, que le temps même ne pourra l'effacer de sitôt. La mort nous a enlevé, mercredi 7 janvier, au milieu de ses utiles travaux, à la suite d'une maladie très aigüe, M. Pierre-Marie Irland de Bazôges, président à la Cour royale, membre du conseil municipal, ancien lieutenant général au présidial, et ancien maire de Poitiers.
Savant jurisconsulte, magistrat intègre, administrateur habile, M. de Bazôges porta dans l'exercice de toutes ses fonctions, particulièrement celle de la haute magistrateur à laquelle il fut appelé fort jeune, un fond inépuisable de savoir et de connaissances variées : à un esprit orné, il joignait un jugement droit, mais sévère, dont il avait puisé les principes, tant dans l'exemple vivant d'un père recommandable par ses qualités personnelles et par les fonctions éminentes qu'il remplissait, que dans la tradition de nombreux aïeux célèbres depuis longtemps dans la magistrature et les armées.
Ses collègues et ses collaborateurs ont si souvent eu occasion d'admirer sa facilité à saisir les points difficiles dans les questions même les plus compliqués, qu'ils n'ont jamais hésité à la regarder comme un des flambeaux de la magistrature et un savant administrateur.
Un esprit d'ordre, une méthode facile, une exactitude portée jusqu'à la rigueur dans l'exercice de tous ses devoirs, lui ont toujours attiré le respect de ses subordonnés, et mérité la vénération publique.
Connu par des qualités aussi éminentes, M. de Bazôges fut choisi en 1789 par la noblesse du Poitou pour la représenter aux états généraux. Il développa dans l'assemblée constituante cette énergie de caractère qui prouva jusqu'où allait son attachement pour l'ordre, la justice et la légitimité. Trop judicieux pour ne pas s'apercevoir des résultats affreux et des malheurs qui étaient les conséquences nécessaires, des principes dangereux que professait la philosophie moderne, il prit le parti de s'éloigner d'une Patrie qu'il chérissait, et pour ses efforts et son noble dévouement ne pouvaient plus rien.
Appelé dès son retour à Poitiers au conseil municipal, il devint l'oracle de cette administration ; il ne dédaigna point d'en remplir les fonctions de secrétaire, d'en rédiger toutes les délibérations après en avoir éclairé la discussion par ses judicieuses remarques.
Nommé à la mairie, tout le monde sait quel empressement, quelle exactitude il mit dans les pénibles mais honorables fonctions de maire : tous les arrêtés sortis de son administration sont marqués au coin de la prévoyance et de la sagesse. Lorsqu'en 1811, on réorganisa les cours d'appel, les voeux publics y plaçaient M. de Bazôges ; il fut nommé président de chambre de celle de Poitiers.
Il ne m'appartient point de dire que, rendu à des fonctions pour lesquelles il était né, et vers lesquelles avaient constamment été dirigés ses études et ses longs travaux, il sut s'y maintenir avec cette dignité qu'inspirent l'intégrité, l'honneur et le savoir.
Sévère pour lui-même, M. de Bazôges fut dans son intérieur fils respectueux et tendre ; il paya d'une réciprocité exemplaire les sollicitudes d'une épouse trop connue par ses éminentes qualités, pour en faire ici l'éloge : son nombreux domestique trouvait en lui un père, un ami, plutôt qu'un maître ; les malheureux ne l'abordèrent jamais sans ressentir les effets de sa générosité.
Tout ce qui était grand, beau et utile, sut toujours lui plaire : aucuns sacrifices ne lui coûtaient, s'ils devaient retourner à l'avantage des pauvres, ou contribuer au bien public.
Les approches de la mort n'ont rien changé au caractère ferme et impertubable de cet homme vertueux, pour qui le terme de cette vie n'est que le commencement d'une autre gloire.

Mors terribilis est iis quorum cum vitâ omnia.
Extinguntur : non iis quorum laus emori non potest.

La religion, dont la pratique l'avait soutenu au milieu de ses malheurs, est venue lui prodiguer avec pompe ses dernières consolations ; il a vu d'un oeil calme et serein s'en développer l'appareil majestueux. Après s'être entretenu avec toutes les personnes de sa famille, M. de Bazôges est mort sans effort, et, comme de juste, il s'est endormi dans le Seigneur.
M.-B., membre du conseil municipal



Autre notice sur M. Irland de Bazôges, l'un des présidents de la cour royale de Poitiers.

La ville de Poitiers vient de perdre l'un de ses citoyens les plus distingués, la cour royale un de ses plus célèbres magistrats.
M. Pierre-Marie Irland de Bazôges, ancien lieutenant général de la sénéchaussée et du présidial de Poitiers, est mort le 7 de janvier, âgé de 67 ans et 9 mois ; il était né à Poitiers, paroisse Saint-Hilaire-de-la-Celle, le 9 avril 1750, fils aîné de M. François-Hubert Irland, lieutenant général criminel, et de dame Élisabeth Susanne Constant.
Issu d'une famille encore plus recommandable par les services qu'elle a rendus à la France dans la magistrature depuis plus de trois siècles, que par l'ancienneté et la noblesse de son origine, M. de Bazôges n'a cessé de travailler pendant toute sa vie à soutenir l'honneur de son nom dans les différentes fonctions publiques qu'il a exercées.
Cette famille, avant qu'une de ses branches vint s'établir en France au commencement du 16e siècle, avait tenu un rang distingué en Écosse, suivant que l'attestent des lettres patentes données en 1654 par Charles II, roi d'Angleterre, mentionnées dans la Bibliothèque historique du Poitou par Dreux-Duradier, tome 2. Elle se fixa à Poitiers vers l'année 1510. Robert Irland, appelé le Docteur Écossais, y a figuré avantageusement comme professeur en droit pendant 60 ans. Il avait épousé une fille de M. Aubert d'Aventon, lieutenant général de la sénéchaussée de Poitou, et il fut remplacé à la faculté de droit de Poitiers, en 1579, par Bonaventure Irland, son fils, alors âgé de 28 ans.
Bonaventure Irland fut aussi conseiller au présidial : il obtint du Roi la permission de remplir les deux places.
Suivant les témoignages de savants du temps, Bonaventure Irland eut une grande réputation d'érudition dans la science du droit, de connaissances et de goût dans les belles lettres, et d'intégrité dans ses fonctions de magstrat. Plusieurs de ses ouvrages, justement estimés, sont venus jusqu'à nous. Il a eu jusqu'à ce jour une longue suite de descendants qui ont occupé avec distinction des charges au parlement de Rennes, et surtout à Poitiers, où ils ont exercé celle de lieutenant général criminel pendant 200 ans sans interruption.
Ainsi, né dans la magistrature, M. de Bazôges, à peine âgé de 22 ans, se vit appelé à remplir la place de lieutenant général de la sénéchaussée et siège présidial de Poitiers, sur la démission qui en avait été faite en sa faveur par M. Constant, son aïeul maternel, nommé président au conseil supérieur de Poitiers. Il montra, même avant le temps où il lui était permis d'avoir voix délibérative, cette rectitude de jugements qui découvre la vérité au milieu des sophismes dont on cherche souvent à la couvrir ; à quoi joignant une application constante au travail, qu'il a conservée pendant toute sa vie ; cette intégrité de moeurs, qui garantit de séduction, et cette impassibilité de caractère, qui ne laisse même pas de prise à la prévention, que l'immortel d'Aguesseau a dit être l'erreur de la vertu, le crime des honnêtes gens, il fit voir en lui un magistrat digne de servir de modèle.
Il fut en 1790 un des députés de la province aux états-généraux ; il y soutint avec une fermeté invariable les droits du trône et les intérêts du peuple. Les malheurs des temps le forcèrent en 1792 à quitter la France que dévorait l'anarchie ; il se retira chez l'étranger avec une épouse digne de lui, et qui n'a pas cessé d'être l'objet de ses plus chères affections.
Rentré dans son pays natal dès qu'il lui fut permis d'espérer un meilleur ordre des choses, M. de Bazôges ne négligea rien pour prouver à ses concitoyens qu'il était toujours disposé à leur consacrer ses talents et ses veilles : leurs voeux l'appelèrent bientôt au conseil municipal ; le zèle qu'il mit à discuter leurs intérêts le fit distinguer parmi ses collègues, et il se vit nommé maire de Poitiers en 1802.
La réputation qu'il s'est faite dans cette place importante sera longtemps un beau sujet d'émulation pour ses successeurs. Son administration n'a pas été de longue durée ; mais la ville lui doit l'établissement de ses réverbères, le perfectionnement de ses boulevards, la salubrité rendue à une partie considérable de son territoire, la régularisation de la perception de l'octroi, etc., etc.
En 1804, il fut rappelé à l'état auquel il avait été destiné dès sa naissance : il fut fait l'un des présidents de chambre de la cour de Poitiers. Les magistrats qui depuis ce temps-là ont partagé ses travaux, attesteront unanimement qu'aucun d'eux n'a été plus ardent à s'instruire, plus exact à remplir ses fonctions, plus intègre dans ses jugements : il était froid et impassible comme la loi.
A-t-il eu à présider une chambre civile, on le voyait, le dernier jour de la semaine, prendre au greffe de la cour les conclusions motivées prises dans toutes les affaires qui devaient se juger dans la semaine suivante ; chaque jour on le trouvait, dès le matin, dans son cabinet, occupé à prendre dans ces conclusions une première idée des affaires qui devaient être plaidées devant lui. Quelle facilité ce travail préalable devait lui donner pour saisir et pour résoudre tous les points de difficulté que les affaires pouvaient présenter !
On ne peut dire assez avec quelle attention il a présidé deux ans la chambre d'accusation, quels soins il mettait à distinguer les nuances de la culpabilité, pour ne faire subir les chances toujours humiliantes d'un jugement criminel qu'aux accusés qu'il n'était pas possible d'y soustraire. Il n'a jamais été rendu un arrêt sous sa présidence, qu'il n'ait pas rédigé lui-même.
Un magistrat aussi recommandable par les qualités du coeur et de l'esprit, ne pouvait être qu'un sujet fidèle, un ami sincère de la famille auguste que le Ciel nous a rendue, et à laquelle il s'était dévoué tout entier dès le commencement de la révolution.
Aussi exacte à observer les bienséances, que sévère dans l'accomplissement de ses devoirs, M. de Bazôges ne manqua jamais aux égards qu'il devait à ses confrères et au public. Il fut toujours accessible pour tous ceux qui eurent besoin de lui, il fut toujours l'ami du barreau. Il vécut attaché à la religion de ses pères, et, après avoir vécu comme un magistrat irréprochable, il est mort avec une résignation parfaite à la volonté de Dieu, puissamment fortifiée en lui par les secours de l'Église. Les suites de sa mort sont d'autant funestes pour son pays, qu'il ne laisse point de descendants.

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