vendredi 14 décembre 2012

Le meurtre de Château-Garnier (1881)

Souvenez-vous. Il y a quelques temps, j'avais pris la plume (ou plutôt le clavier) pour reprendre l'histoire du sieur Clément, coupable d'un double meurtre (sa femme et sa domestique) à Usson-du-Poitou en 1892. On évoquait son oncle, condamné pour le meurtre de son fils 12 ans auparavant.


Voilà cette histoire.


Le 18 février 1881, inquiets d'être sans nouvelle de Louis Clément, 30 ans, parti à la Foire de Joussé le 14 précédent et n'étant pas réapparu depuis, ses parents et amis entreprennent des recherches. Celui-ci habite au Grand Pin, sur la commune de Château-Garnier. Il n'a pas très bonne réputation : maraudage, braconnage, ses moeurs laissent à désirer, les voisins le redoutent.  Comme la Clain passe en-dessous du hameau, on décide de sonder la rivière. On ne tarde pas à découvrir le corps sans vie du jeune homme dans une fosse. L'autopsie révèle rapidement que la mort est d'origine criminel : le crâne est fracturé et broyé à plusieurs endroits, les coups ont été d'une extrême violence, porté avec des objets tranchants et contondants. Ses blessures auraient du le faire mourir rapidement, mais il est prouvé que, mourant, Clément a été jeté dans le Clain et est mort noyé.
Le corps est sorti de l'eau. Lourd, il doit être porté en civière. Louis Pradeau, l'un de ceux qui le portent, aura de grande peine à le poser sur son lit.

Rapidement, on comprend qu'un dénommé Pierre Fleurant, 24 ans, camarade habituel du mort et habitant le hameau de Lallier, n'est pas étranger à l'affaire. Il ne tarde pas à passer aux aveux :
Dans la soirée du 14 courant, en revenant de la Foire de Joussé, il rentre chez lui et y trouve sa mère, Marie Aucher, en train de lui confectionner une blouse. Marie Aucher n'a pas une réputation des plus enviables. Âgée de 48 ans, elle est veuve de son premier mari, François Fleurant, et s'est remariée en 1863 avec François Marchadier. Quelques instants après, arrive à son domicile Pierre Clément, père de la futur victime. Ivre comme à son habitude, celui-ci entretenait autrefois une relation avec sa mère, mais ce soir-là, Pierre Fleurant engage le bonhomme à se retirer, allant même jusqu'à l'accompagner au Grand Pin. De retour, il se couche et s'endort.
Il est réveillé par un grand cri et découvre Louis Clément, étendu par terre et n'apparaissant plus en vie. Sa mère tient dans ses mains une grande serpe, avec laquelle, semble-t-il, elle a frappé le jeune homme. Dans un premier temps, le fils cherche à prévenir les gendarmes et le maire, mais, menacé par sa mère, il consent à porter le corps à la rivière.
Ces circonstances seront confirmées par la femme Marchadier : Louis Clément, également son ancien amant, serait venu la voir peu de temps après que son fils se soit endormi. Voulant reprendre cette relation, Louis Clément insiste et une dispute s'engage entre le jeune homme et la femme. De colère, elle le frappe avec une serpe posée à côté d'elle. Elle dira que le jeune homme la menaçait avec un couteau, la blessant même sur le crâne.

Antoine Bellaud, 50 ans, rentier à Joussé, fait parti de ceux qui ont porté le corps de Louis Clément de la maison à l'endroit où le docteur Guillaud-Vallée voulait procéder à l'autopsie. « Nous étions quatre, dit-il, mais comme je ne soutenais que la tête, je ne peux pas vous dire approximativement ce qu'il pesait. Cependant, j'ai reconnu qu'il était assez lourd, lorsqu'il a fallu le déshabiller.
— Admettez-vous possible à un homme et à une femme seuls de porter le corps de Clément de Lallier à la rivière, soit pendant 593 mètres ?
— La chose me paraît difficile à moins cependant qu'ils ne se soient servis d'une civière et encore, aurait-il fallu qu'ils se reposassent plusieurs fois. »

Lors de la reconstitution du 10 mars, le maréchal des logis Bertrand mène les deux escortes qui conduisent Fleurant et sa mère sur les lieux du crime. Il s'assure que les deux inculpés ne  se voient pas, en les maintenant à deux km de distance l'un de l'autre. Dans la maison de Fleurant, Bertrand questionne la femme Marchadier sur les circonstances du crime. Puis la troupe parcourt le chemin qui mène à la rivière : Bertrand est persuadé que Fleurant et sa mère n'ont pu porté seuls le cadavre de Louis Clément sur une si grande distance. Il pose la question au jeune homme, mais celui-ci ne dit rien et déclare qu'il ne sera pas puni car il n'est pas coupable.
Toujours préoccupé, Bertrand, revenu à Lallier, s'apprête à quitter les lieux lorsque la femme Marchadier lui demande d'intervenir auprès de son mari pour qu'il lui prête de l'argent. Le pauvre hère avait jusque là refusé. Bertrand rétorque que François Marchadier est déjà bien fatigué des dépenses qu'il a déjà faites pour elle, alors elle répond : « dites-lui de m'envoyer deux cents francs, il ne risquera rien, car plus tard, j'en aurai et je les lui remettrai. »

Bertrand ne fait pas particulièrement à cette remarque. Toutefois, les circonstances vont lui faire se rappeler cette petite phrase. Il apparaît évident pour les enquêteurs que Fleurant et sa mère cachent une partie de la vérité. 

Harcelé, Pierre Fleurant finit par avouer : en se réveillant, durant cette nuit du 14 février, il aperçoit sa mère, Louis Clément mais surtout Pierre Clément, le père de la jeune victime. Celui-ci s'engage à lui donner 20.000 francs s'il consent à garder le silence. De nouveau, ces nouvelles circonstances seront confirmées par le femme Marchadier.

Voilà ce qui se passe le jour du drame :
Le 14 février, Clément père dîne à Joussé avec Joseph Augry, Jules Vriet et l'aubergiste Pierre-François Sorton.   Étrangement, aucun ne relève que Clément père parle de son fils en mauvais termes, qu'il lui causait beaucoup de soucis et « qu'il voudrait le savoir mort là où il était. »
Ils partent ensemble mais à peine avaient-ils fait 50 m que Clément s'arrête. Les 3 autres ne l'ont plus revu. Ils ont rencontré Fleurant, après avoir traversé Moiseau, qu'ils ont accompagnés jusqu'à Lallier. Il est 11 heures environ.
Peu après, Clément père arrive chez la mère Marchadier, l'engageant à sortir dehors. Celle-ci refuse, et son fils, à peine rentré, éconduit l'individu. Il l'accompagne même jusqu'au Bois-à-Bourreau. Fleurant rentre se coucher.
Clément revient malgré tout, et, profitant de l'absence du fils, s'impose chez la vieille femme. Peu de temps après, un bruit se fait entendre dehors. Clément ne veut pas qu'on le voit, il cherche à se dissimuler dans un coin.
Aussitôt, c'est Clément fils qui apparaît. Il s'assoit à une chaise - celle-là même que son père venait de quitter - puis entreprend d'arranger une sa montre avec un couteau.
C'est en levant les yeux qu'il aperçoit son père.
Il se lève soudainement et s'adresse à la femme, le couteau levé : « Je t'avais bien dit que nous ferions une mauvaise fin si je te trouvais avec mon père ! »
A ce moment-là, la femme Marchadier prend une serpe et lui assène un coup sur la tête. Il chancèle. Son père s'approche et attrape la serpe des mains de la femme pour asséner plusieurs coups à son propre fils. Puis il le frappe encore et encore avec une bûche de bois, jusqu'à ce que le jeune homme ne donne plus signe de vie.
Avec tout ce bruit, Fleurant s'est réveillé. Découvrant la scène, il veut prévenir les gendarmes. Clément l'en empêche et lui promet même 20.000 francs s'il se tait. Fleurant consent à aider sa mère et son amant pour porter le corps à la rivière. La femme Marchadier en profite pour s'emparer du porte-monnaie et de la montre de la victime : ils seront retrouvés plus tard par la gendarmerie dans son armoire.

Clément s'indigne et nie ces aveux. Mais l'homme avait cherché à tromper son monde. Le jour du meurtre, il avait cherché à suborner de nombreux témoins. On notera, pour l'exemple, sa visite chez ses métayers les Soumillat, à qui il aurait dit : « Tant que je ne ferai pas plus de mal, je n'ai pas peur d'être arrêté ! » A eux et à son autre métayer Dudognon, il leur aurait fait certifier qu'il était rentré chez lui vers minuit ou minuit et demi, ce qui était indubitablement faux.
L'homme s'adonnait à la boisson et était fréquemment ivre. Il faisait mauvais ménage avec sa femme, qui, 5 ans auparavant, avait été contrainte d'abandonner le domicile conjugal. Son ancien domestique, Louis Deschamps, rapporte qu'une fois son maître avait pris le fusil et avait entrepris de tuer sa femme et son fils : grâce à ce domestique et à son fils, le père finit par se calmer. 
Sa liaison avec la femme Marchadier était connue, bien qu'il la nie farouchement. Si cet homme était trouble, la femme Marchadier et son fils n'étaient pas en reste : on raconte qu'ils entretenaient même une relation incestueuse...

Le procès se tient les 23, 24 et 25 mai 1881. La foule envahit le tribunal. La chaleur est étouffante, mais malgré tout, l'auditoire reste compact et serré. Le crime est sérieux et la moralité douteuse des accusés font la curiosité du peuple.
Au terme d'un procès intense, le jugement tombe :

  1. la femme Marchadier est condamnée au travaux forcés à perpétuité,
  2. Clément père à vingt ans de la même peine, sans surveillance,
  3. Fleurant fils, à deux ans de prison et à 100 francs d'amende.

En entendant son jugement, la femme Marchadier se penche vers son avocat et demande : « Monsieur, est-ce que j'aurai le cou copé ? »
On emmène les condamnés. Le public se précipite dans la salle des Pas-Perdus où attend déjà une foule immense, près de 3000 personnes, qui débordent jusqu'à la place Saint-Didier. Les autorités ont du mal à se frayer un passage, tandis que des huées des sifflets accueillent les trois sinistres individus à leur arrivée sur la place. Suivis par une bande compacte, ils arrivent enfin en prison, enfin en sécurité, sous les invectives et les menaces.

Fleurant fils s'en sort plutôt bien. Il est établi par la Cour qu'il n'est coupable que de recel de cadavre et on lui accorde les circonstances atténuantes. Il s'installe à Angoulême comme manoeuvre, où il épouse Marie Desvergnes, papetière, en 1885.

Sa mère n'échappera pas à sa fin. Elle mourra en 1902 dans la prison de Rennes :


AD en ligne, Rennes, D - 1902, v.184/286
Pierre Clément est déporté en Nouvelle-Calédonie, où il arrive le 11 août 1881. Il ne survivra pas longtemps, il mourra le 28 décembre 1882, à Nouméa, sur l'île Nou.



Sources :

  • Archives en ligne,
  • L'avenir de la Vienne, 25, 26 et 27 mai,
  • Journal de la Vienne, des Deux-Sèvres et de la Vendée des 25, 26, 27 et 28.

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