dimanche 19 août 2012

L'émeute d'Usson (1793)

A la mort de Louis XVI, la France doit faire face à une coalition contre ses frontières menée par l'Autriche et la Prusse, rejointes par la Grande-Bretagne et les Pays-Bas. Pour faire face, il est décidé de lever une armée de 300000 hommes : la loi du 24 février 1793 déclare susceptibles d'être enrôlés tous les citoyens français âgé de 18 ans jusqu'à 40 ans accomplis, non mariés ou veufs sans enfants. Cette loi est reçue dans la Vienne le 2 mars suivant. Dans chaque commune, on ouvre un registre des hommes disponibles à ce recrutement, mais les enrôlements volontaires sont rares et ne sont pas suffisants. On décide donc de recourir à un volontariat imposé ou à un tirage au sort. Ces méthodes ne sont pas sans rappeler celles soumises au peuple sous l'Ancien Régime, alors qu'on les croyait éteintes par les braises ardentes de la Révolution. De nombreuses localités s'élevèrent contre ces enrôlements contraints : mais ces débuts d'émeutes et de rébellion furent refroidis rapidement dans la Vienne, alors qu'ailleurs, elles prirent des proportions inattendues.


Nous sommes presque 100 ans avant le double crime qui défraya la chronique locale à Usson-du-Poitou.

Le recrutement pose rapidement un problème au commissaire Jean-Louis VALLÉE, nommé à ce titre par le district de Civray, car aucun volontaire ne s'est inscrit. Accompagné par le maire DUPUIS, VALLÉE réunit les jeunes gens susceptibles de répondre au terme de la loi du 24 février, sous les halles le 17 mars, puis commence à énoncer les lois de cette levée des armées.

Un jeune homme se détache de l'attroupement. Son nom : Jean-Baptiste CUIRBLANC. Cultivateur, âgé de 24 ans, ce jeune homme est l'aîné de l'ancien procureur d'Usson, François CUIRBLANC, et de ma cousine Françoise BONNET. Celle-ci, après avoir donné à son mari de nombreux enfants, décède en 1780. Feu le procureur CUIRBLANC meurt en 1790, s'étant remarié entre temps (en 1786) avec une autre cousine, Marie LESIRE, veuve de Jacques GARDIEN, de Saint-Secondin. Outre cette parenté, notre cultivateur est le neveu de Jean-Marie BONNET, curé de Saint-Martin-l'Ars et du docteur Jean-Didier BONNET, maire de cette même localité (jusqu'en 1795). Il est même le cousin du futur maire d'Usson, le notaire Jean-Marie DÉPUTIER.



Le jour de l'appel au recrutement, donc, ce jeune homme propose au commissaire un compromis le concernant. Ce garçon et son frère répondent à la loi du recrutement, aussi demande-t-il à VALLÉE de choisir l'un des deux pour que l'autre puisse s'occuper de leur famille et de l'exploitation familiale. Compréhensible mais embarrassé, le commissaire VALLÉE indique qu'un telle accommodation n'est pas prévue par la loi. Échauffé par cette réponse, CUIRBLANC se retourne vers ses concitoyens et leur harangue de ne pas répondre au tirage au sort prévu le 20 mars suivant. Il est rejoint par Georges PASQUERON-FONTMERVAULT, fils d'un ancien officier du régiment d'Orléans. Les menaces fusent, VALLÉE, reportant sa colère sur CUIRBLANC qui est, pour lui, l'instigateur d'un début d'émeute, le menace de la prison. Finalement, le commissaire se voit contraint à la fuite, cédant devant ces jeunes gens en colère : vaille que vaille, la Révolution a eu lieu, la liberté a été proclamé pour tous les hommes, et maintenant on devrait les obliger à combattre les Anglois qui menacent les frontières ! Ce refus n'avait rien d'une lâcheté ou d'une couardise, il s'agissait seulement de cette privation de liberté que l'on croirait resurgir de l'Ancien Régime. Devant cet effroyable perspective d'embauche, PASQUERON-FONTMERVAULT arrache la cocarde tricolore de son chapeau et l'écrase du pied. « Plus de symboles patriotiques, nous sommes maîtres dès qu'il n'existe plus de roi ni de royauté. » dit-il. L'émeute grossit en intensité, l'arbre de la liberté, fraîchement planté, est aussitôt menacé, mais il est sauvé par ce fils d'ancien officier qui, malgré tout, respecte les principes de la révolution.
Le 20 mars arrivé, les jeunes gens se rassemblent sur la même place, armés de bâtons et de faux, et attendent en vain le commissaire VALLÉE qui ne se montre point. En colère par cette attente qui dure, les conscrits décident de déloger le commissaire directement chez lui. Interpellé, il finit par se présenter sur le lieu du tirage au sort. On soumet le maire DUPUIS à la question : pourquoi ce dernier ne pourrait-il pas se présenter également au tirage au sort ? Après tout, même s'il est le maire et également le curé de la municipalité, il répond tout à fait aux critères de la loi du 24 février. Pendant que DUPUIS sifflote en cherchant un échappatoire, contre toute attente, VALLÉE déclare que le tirage au sort est repoussé au 2 avril. En secret, devant ce front rebelle, il a appelé au secours son collège PASCAULT-DESBARRES, commissaire en charge du recrutement à Civray, qui semble avoir accompli son travail. Ce dernier est également accompagné d'une poignée de soldats.
Le 21 mars, il y a tirage au sort à Saint-Martin-l'Ars, commune voisine d'Usson, et une troupe menée par PASQUERON-FONTMERVAULT envahit la place. Cependant, les commissaires en charge du recrutement semblent absents, et l'émeute n'en devient pas une finalement. On cherche à gagner du temps, et à forte raison : on attend la troupe de PASCAULT-DESBARRES, qui arrive enfin en vue d'Usson le lendemain 22 mars.
Celui-ci investit facilement Usson. 13 jeunes gens sont arrêtés : CUIRBLANC, PASQUERON-FONTMERVAULT et son jeune frère Élie-Nicolas, Mme de NUCHEZE, hôte du château de Badevillain (forte en caractère, qui avait pris cause pour Jean-Baptiste CUIRBLANC) et quelques-autres (14 personnes, y compris Mme de NUCHEZE). Tout ce petit monde est conduit à la prison de Civray, puis à celle de la Visitation, à Poitiers, pour être jugé par le tribunal criminel de la Vienne.

Les conventionnels en mission sont à Poitiers depuis le 15 mars pour accélérer le processus de recrutement. Pierre François PIORRY, né en 1758, est avocat de profession. Fervent partisan de la révolution, il est élu député de la Vienne le 3 septembre 1791. Le 9 mars 1793, il fut nommé commissaire de la Convention dans la Vienne et l'Indre, avec LE JEUNE, pour hâter le recrutement. Sa mission dans la Vienne fut marquée par de nombreuses visites domiciliaires, l'ouverture des lettres à la poste, l'arrestation, à la demande des « Amis de la liberté et de l'égalité, » de Poitiers, des prêtres, des religieuses et des femmes d'émigrés, « l'anéantissement » des trois corporations religieuses qui soignaient les malades. « Nos prisons, écrivait-il, regorgent de prisonniers qui se sont opposés au recrutement; il s'agirait de punir les plus coupables qui ne sont que des nobles: mais le tribunal criminel qui ne veut blesser personne, soit par faiblesse, soit par aristocratie, s'accroche à la loi du 19 mars qui rend le tribunal révolutionnaire compétent des troubles et émeutes relatifs au recrutement. » [1] Ce PIORRY est le cousin germain du fameux médecin Jacques Antoine PIORRY, qui donnera tant de fil à détordre à notre savant curé [2].
Quant à LEJEUNE, il n'en est pas moins tendre : membre de la Convention, né à Issoudun (Indre) le 19 août 1758, mort à Bruxelles (Belgique) le 7 février 1827, était administrateur du district d'Issoudun et dévoué aux idées révolutionnaires, lorsqu'il fut élu, le 7 septembre 1792, député de l'Indre à la Convention, le 5e sur 6, par 183 voix (321 votants). Il s'éleva contre la proposition faite, le 3 décembre, de punir de mort quiconque tenterait de rétablir la royauté, ou plutôt contre la forme donnée par Buzot à cette proposition, et s'écria : « Pourquoi remettre en question ce qui a été solennellement décidé? » Lejeune, qui siégeait à la Montagne, vota ensuite la mort du roi sans appel ni sursis. Il repoussa l'appel au peuple en disant : « Et moi je me croirais coupable de tout le sang que cette mesure pourrait faire couler ; je dis : non. » Sur la question de la peine, il répondit: « La déclaration des droits dit expressément que la loi doit être égale pour tous, soit qu'elle punisse, soit qu'elle protège. Je vote la mort du tyran, sans craindre les reproches de mes contemporains, ni de la postérité. » « D'abord très modéré, dit Prud’homme, bientôt, il ne respira plus que le sang. » [3]
Bientôt, ces conventionnels, surtout PIORRY, vont faire pression sur Louis BRAULT [4], président du tribunal criminel, pour appliquer à la lettre le décret du 19 mars 1793 : décret qui frappe de mort dans les 24 h les chefs et instigateurs des troubles relatifs au recrutement. BRAULT, ancien avocat, et l'accusateur public RAMPILLON [5], ancien conseiller au présidial, sont avant tout des modérés et cherchent à garder une justice indépendante. Considérant que les troubles liés à ces émeutes sont antérieures à la loi du 19 mars, les prisonniers ne peuvent donc pas être poursuivis. Cette indulgence du tribunal ne plaît pas à tout le monde : PIORRY est furieux. N'osant s'attaquer à Louis BRAULT, il relève RAMPILLON de ses fonctions et le remplace par MOTET, maire de Poitiers.

Dans cet atmosphère qui voit les prémices de la Terreur, le 28 mars, les émeutiers d'Usson sont traduits devant le tribunal criminel.
CUIRBLANC, puis PASQUERON-FONTMERVAULT, reconnaissent leur emportement lors de cet appel au recrutement. Cette affaire est minimisée, mais le commissaire VALLÉE, cet homme penaud et terrifié par les émeutiers quelques jours auparavant, avait dressé un procès-verbal accablant. La sentence tombe et les deux jeunes gens sont condamnés à mort. Les 11 autres et Mme de NUCHEZE sont maintenus en détention, en attente de statuer de leur sort : il est en effet établi qu'ils n'ont pas pris une part active dans cette émeute.
L'exécution est fixé le lendemain, à 3 heures de l'après-midi pétante, place du Pilori. Cependant, le bourreau, Pierre VERDIER demande à être relevé de ses fonctions. Peu habitué à manoeuvrer la guillotine, il répugne également à exécuter de pauvres hères un vendredi saint. Les charpentiers, chargés de dresser l'échaffaud, font preuve du même zèle. PIORRY explose de rage : il se rend à la maison du bourreau et envoie des gendarmes à la place du Pilori. Le bourreau et les charpentiers, répondant soudainement à la fameuse loi du 19 mars, sont dégrisés et se mettent à l'oeuvre. Finalement, entre 8 et 9 heures du soir, CUIRBLANC et PASQUERON-FONTMERVAULT sont guillotinés, sous les « Vive la République ! » de la foule.

Sources :

surtout et avant tout Jean-Marie Augustin, de par son recueil des Grandes Affaires Criminelles de Poitiers, que je remercie et que je prie de me pardonner pour les paraphrases et les emprunts dans cet article. L'implication de Jean-Baptiste CUIRBLANC, cousin généalogique avéré, dans une grande anecdote de l'histoire de Poitiers m'a particulièrement ému. Merci donc !
et puis également les Archives départementales de la Vienne, indispensables pour l'état civil des protagonistes.





Renvois :

[1] Pierre François PIORRY : site de l'assemblée nationale,
[2] et si Gloria passe par là, j'aimerai bien en commentaire ta fameuse anecdote concernant ce terrible médecin et ses plombs dans les fesses !
[3] Sylvain LEJEUNE : site de l'assemblée nationale,
[4] Louis BRAULT : site de l'assemblée nationale,
[5] Gabriel RAMPILLON : site de l'assemblée nationale,

Et n'oubliez pas d'aller faire un tour du côté des petites affaires criminelles de la Vienne ! et le lien direct vers cette affaire. Merci, Gloria !


1 commentaire:

  1. Je retrouve avec plaisir l'affaire Cuirblanc répertoriée dans les Petites affaires criminelles de la Vienne. Merci pour tous ces développements.
    Piorry l'avocat et sa violence je l'ai suivie au jour le jour à la lecture du CSR dont j'ai fait le compte-ren du. C'est une lecture assez traumatisante de voir monter la terreur et la violence de ces hommes.
    Quand à son cousin médecin et le plomb du mari jaloux dans la culotte, c'est une affaire savoureuse que je vous raconterai en septembre. Elle m'avait beaucoup amusée.
    Amicalement.

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