mercredi 28 mars 2012

Le parricide d’Antigny (1903)


Joseph Ledoux est né le 17 mai 1858 à Antigny. Homme sans histoire, il ne quitte le hameau natal qu’une seule fois : pour effectuer son service militaire au 62ème régiment d’infanterie de ligne, en garnison à Paris. Apprécié, il parvient à acquérir les galons de sergent-major, prend part à la campagne de Tunisie, puis est nommé adjudant dans la réserve. Revenu dans son village, il prend la place de son père, maréchal. Epoux d’Eugénie Louise Bordeau, depuis 1886, il est, en 1903, le père de trois filles de 16, 14 et 11 ans, aimées pour leur excellente nature, de tous les habitants du bourg.

Son père, Jean-Marcellin Ledoux, 79 ans, est veuf en secondes noces de Rose Chesne, décédée en 1884. Il habite avec son fils dans une petite maison basse couverte de tuiles rouges, ne comprenant qu’un rez-de-chaussée et composée de trois ou quatre pièces surmontées d’un grenier. Cette maison est située en face de la place principale du bourg, à l’angle de la route de Saint-Savin à Lussac et du chemin d’Antigny à Haims. L’atelier fait face à l’habitation de M. Loubaud, maire de la commune. Jean-Marcellin, d’ailleurs adjoint au maire, jouit de l’estime de tous ses concitoyens. D’un tempérament assez robuste, l’ancien maréchal peut espérer vivre encore quelques années, et voir se marier ses petites filles.


Extrait du registre du recensement de 1901 - Antigny


Le 24 décembre 1902, le doux Joseph se rend dans plusieurs cabarets du village, comme il en a pris la fâcheuse habitude. Il buvait beaucoup, certes, mais on haussait les épaules, à Antigny, car il n’en travaillait pas moins, arrivant à satisfaire les exigences de sa clientèle.
Ce jour-là, donc, il chante davantage que les autres jours, et vers 7 heures rentre chez lui sans tituber ni sembler autrement ivre. Tous dînent le soir venu, comme tant d’autres soirs. Rien ne laisse présager la suite des évènements.
Vers 8 heures, le repas finissant, Joseph avise une des bouteilles posées sur la table et constate que la provision de boisson est épuisée. Il dit alors à son père :
— Je vais aller tirer à boire, prends donc une chandelle et accompagne-moi pour m’éclairer.
Le vieillard obtempère et suit son fils. Lorsqu’ils sont sortis, Joseph ajoute :
— Ecoute : j’ai quelque chose de très grave et de très urgent à te dire ; viens avec moi sur le pont, personne ne doit nous entendre.
— Allons, si c’est important...
Et les deux hommes s’enfoncent dans la nuit vers le pont d’Antigny, à 100 mètres de leur domicile, en direction d’Haims.
Nul de sait vraiment ce qui se passe ensuite. Si on en croit les déclarations de Joseph, celui-ci aurait dit à son père :
— C’est ce soir que nous devons tous mourir, ce soir avant minuit, tu comprends, la veille de Noël, par le feu ou par l’eau : que préfères-tu, mourir par le feu ou bien par l’eau ?
— Par l’eau, aurait répondu le vieillard, puisqu’il faut que nous mourions, mais c’est bien triste !
Le vieillard se serait alors hissé sur le parapet puis, ne parvenant finalement pas à sauter, aurait demandé à son fils de le pousser. Joseph s’empresse de l’exécuter, et le vieillard est projeté lourdement dans la Gartempe, profonde de 2 m à ce niveau, après une chute de 10 m. Son fils rebrousse chemin aussitôt.
De retour dans le bourg, Ledoux se rend chez M. Bourry, pour lui rembourser une certaine somme qu'il lui devait du mois précédent. Il boit en sa compagnie, puis va chez M. Loubaud, le maire, pour lui réclamer 100 francs, ajoutant qu’il en avait besoin pour le mariage de son filleul pâtissier à Saint-Savin.
Comme M. Loubaud lui remet la somme demandée, le maréchal lui dit en le remerciant :
— Vous comprenez, il faut faire rentrer son dû, monsieur le maire, c’est bien le moment, je vais mourir bientôt à la minuit.
Le maire écoute, stupéfait. Son interlocuteur reprend :
— Voyez-vous, c’est bien vrai ce que je vous dis là. Vous ne me croyez peut-être pas. Eh bien tenez, je viens de faire mourir mon père, c’est pour ça que je vous dis que c’est mon tour à présent... D’ailleurs, conclut-il laconique, il faut que tout le monde y passe à la maison.
— Joseph, répondit le maire, vous avez tort de tenir de semblables propos ; on ne plaisante pas de cette manière.
— Je vous jure que mon père est mort.
Puis le maréchal se retire, indiquant qu’il se rend jusqu’au village de Tournac. Dès que celui-ci disparaît, M. Loubaud, pris de doutes, part vérifier les dires de son villageois. Ayant acquis la certitude que Joseph Ledoux n’avait déclaré que la vérité, il se hâte de prévenir la gendarmerie de Saint-Savin, puis de faire retrouver l’assassin, qui se trouvait effectivement à Tournac.
Nous retrouvons Ledoux, qui se rend chez M. Chaussebourg, où il est reçu de façon courtoise. M. Loubaud, n’ayant pas perdu de temps, avait fait prévenir M. Chaussebourg des évènements précédents. Ce dernier fait son possible pour retenir Joseph : il cause plaisamment avec lui, évitant surtout de la contrarier, en buvant comme si de rien n’était. Vers 3 heures, les gendarmes frappent à la porte de M. Chaussebourg et Joseph Ledoux est mis en état d’arrestation. Il n’oppose aucune résistance, et est conduit à Saint-Savin, où il est déposé à la chambre de sûreté.
Le lendemain, vers 6 heures, le parricide est emmené à Antigny où il est soumis à un premier interrogatoire par M. Caillon, suppléant du juge de paix et adjoint au maire de Saint-Savin. Il confirme ce qu’il avait confié à M. Loubaud.
— Dimanche dernier, ajoute-t-il, je me trouvais dans une auberge d’Antigny, en compagnie de plusieurs personnes qui m’ont beaucoup raillé ; alors, comme je me disposais à leur répondre, j’ai senti quelque chose, un grand coup me buter dans la tête en même temps qu’une voix me disait : « Tu dois mourir, toi et les tiens, le 24 décembre prochain à minuit. » Depuis j’ai pensé que si je mourais le premier, ma femme, mes enfants et mon père seraient malheureux et je me suis dit qu’il valait mieux commencer par eux.
C’est logique !
D’après l’affirmation de plusieurs témoins, il s’avère qu’aucune plaisanterie dont s’est plaint le maréchal ne lui ait jamais adressée.
Alors que l’interrogatoire se finit, on vient prévenir M. Caillon que le corps du vieillard vient d’être retrouvé, arrêté par l’écluse à 50 m environ du pont d’Antigny. Tous se transportent immédiatement sur les lieux, en compagnie de M. Robin, médecin à Saint-Savin. Le cadavre est examiné : aucune trace de lutte n’est découverte, le vieillard est mort par noyade. On transporte le corps à son domicile et on attend l’arrivée du parquet.
Vers 4 heures ½, le parquet de Montmorillon, composé de M. Tartarin, juge d’instruction, M. Duverger, procureur de la République, et M. Monssion, commis greffier, arrivent en voiture sur les lieux du crime. Le meurtrier est immédiatement soumis à un second interrogatoire, qui réitère ses déclarations. Etant donné l’état mental de Ledoux, il est jugé prudent de ne pas le confronter au cadavre de sa victime. Sa femme et ses enfants n’ont même pas permission de le voir, tant on redoute chez lui un excès de folie. Conduit à Montmorillon, Ledoux est tout de suite incarcéré à la maison d’arrêt. Et comme on le conduit en prison, M. Loubaud ne peut s’empêcher de verser d’abondantes larmes devant ce gâchis.
Finalement, le parquet est persuadé que Ledoux a commis son crime dans un accès de folie provoqué par l’alcool. Il lui arrivait fréquemment en dehors des « petits verres » et des « fines » de boire cinq à six litres de vin par jour. Alcool dont les conséquences de la boisson devaient coûter tant de larmes à une famille entière, jeter un deuil si profond dans toute une commune où criminel et victime étaient également appréciés.

Sources :
- La Semaine, 4 janvier 1903 (ADV La Semaine 04/01/1903-28/06/1903, v. 2/106),
- Photo Google Maps




2 commentaires:

  1. Merci Sébastien pour cette nouvelle histoire ! Sait-on s'il a été interné ou condamné ? Amicalement.

    RépondreSupprimer
  2. J'ai cherché sur plusieurs mois après et je n'ai trouvé aucun article sur cette histoire.

    RépondreSupprimer